NewsSport Auto

L’Extreme E, ou le paradoxe des courses auto “écolos”

“C’est une blague ?” L’Extreme E, nouvelle compétition de 4×4 électriques dans cinq écosystèmes fragilisés par le réchauffement climatique, veut sensibiliser le public à l’écologie. De quoi laisser pantois quelques scientifiques.

“Les scientifiques n’ont pas de voix, alors nous voulons utiliser la force du sport pour véhiculer un message d’action climatique”, explique à l’AFP l’entrepreneur espagnol Alejandro Agag, à l’origine du championnat qui a démarré samedi 3 avril 2021 dans le désert en Arabie saoudite.

Quatre autres courses sont programmées ensuite, sur la côte océanique au Sénégal, près de la calotte glaciaire au Groenland, en Amazonie au Brésil et proche de glaciers en Argentine.

Agag n’en est pas à son coup d’essai: il a créé en 2014 le championnat de monoplaces 100% électriques Formule E. Face à la F1, discipline reine qui mise sur des moteurs hybrides, l’électrique représente selon lui “un des futurs” du sport auto, permettant de “suivre la transformation de l’industrie”.

Avec l’Extreme E, il s’agit aussi d’utiliser la course comme “prétexte” pour mener des actions concrètes (plantations de mangroves au Sénégal, d’arbres en Amazonie, etc.) et “sensibiliser” grâce aux sportifs impliqués, comme le champion de F1 Lewis Hamilton, qui a créé son équipe.

Chez les scientifiques, la première réaction est la surprise. “C’est une blague ?”, s’exclame un chercheur qui n’a pas voulu être cité.

“Il est toujours bon d’attirer l’attention sur les écosystèmes fragilisés, et cela semble être l’intention, mais on ne peut pas vraiment dire si c’est un stratagème ou la principale motivation”, développe Adam Markham, directeur adjoint climat et énergie de l’Union of Concerned Scientists.

“Greenwashing”

Pour charger les batteries de l’unique modèle de SUV (un prototype de 1.650 kilos) en compétition, “on utilise des générateurs à hydrogène, avec de l’hydrogène vert, donc l’empreinte carbone de la course elle-même est nulle”, affirme Agag, assurant que le transport des véhicules par cargo permet également de minimiser l’impact. Le reste des émissions carbone est “compensé”.

Néanmoins, pour Béatrice Parguel, chercheuse au CNRS au sein de l’Université PSL à Paris, “on ne peut pas dire que rouler électrique c’est rouler responsable. Cette assimilation est opportune pour le secteur automobile mais infondée dans l’état actuel des connaissances”.

Cette spécialiste du marketing environnemental s’interroge sur “la possibilité qu’il s’agisse d’une opération de greenwashing”, une manière de se donner une image de bon élève de l’environnement.

Pour l’industrie, “l’intérêt premier du sport automobile reste le marketing”, replace Mathieu Sabarly, expert du cabinet Wavestone, qui a pour clients plusieurs constructeurs.

Légitimant son action, l’Extreme E s’est doté d’un “comité scientifique” rémunéré et composé de spécialistes des environnements visités.

Le professeur d’Oxford Richard Washington, expert de la désertification, est présent en Arabie saoudite pour “faire connaître le savoir scientifique à un plus grand nombre”.

“Ouvrir les yeux”

“J’ai passé 35 ans à faire des recherches et à enseigner sur le changement climatique mais il est trop tard pour s’en remettre uniquement à cela, nous devons avancer dans d’autres directions”, justifie-t-il.

Pour le pilote Sébastien Loeb, utiliser le sport pour “ouvrir les yeux aux gens, c’est une bonne chose et le sport auto en a besoin”.

Restent les effets sur la biodiversité. Agag l’assure: “une étude d’impact est menée avant chaque course, il n’y a pas d’animaux menacés”.

“L’objectif est de ne pas laisser de trace. Les tracés sont courts (9 km, ndlr), tout a été fait pour minimiser l’impact”, abonde Washington.

Un risque indirect est de favoriser un tourisme de masse dans des endroits préservés. Près de la première course se trouve le site inscrit au Patrimoine mondial de l’Unesco de Madain Saleh et ses tombeaux monumentaux creusés il y a plus de 2.000 ans.

“Avoir trop de touristes de manière incontrôlée peut être très dommageable et cela se produit de plus en plus dans des endroits plus éloignés”, explique Adam Markham, qui espère que l’Extreme E – qui n’accueille pas de spectateurs – pensera au tourisme durable.

Dans la région d’Al-Ula, au coeur de l’ouverture touristique promue par l’Arabie saoudite depuis 2019, des hôtels de luxe sont en tout cas prêts à accueillir les touristes, une fois la pandémie de Covid-19 terminée.

Afficher plus

Articles Liés

Bouton retour en haut de la page